The girls . Emma Cline

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Traduit de l’anglais (États-unis) par Jean Esch (Editions de la Table Ronde, Quai Voltaire, 2016).

   

Emma Cline possède un talent à couper le souffle. Dévorant, subtil, infiniment sensible et pourtant très cru, son premier roman The Girls est en tous points fascinant. Bien au delà du fait divers dont il s’inspire, le livre tire toute sa puissance du malaise adolescent absolument nu que la plume de l’auteure saisit à vif comme rarement. J’ose le mot : c’est pour moi un chef-d’oeuvre. Un choc esthétique.

Nous sommes en Californie à la fin des années soixante. Evie est une jeune adolescente mal dans sa peau qui peine à trouver sa place dans le monde qui l’entoure. Lorsqu’un jour elle croise un groupe de fille scandaleusement libres et sensuelles, Evie est fascinée, troublée jusqu’au vertige. L’une d’entre elle, Suzanne, sature l’espace par son aura de déesse inaccessible. Avec elle, Evie se laisse entraîner au cœur d’un Ranch délabré où vit une secte hippie en apparence gorgée d’amour. Une violence sourde est déjà là, derrière les sourires de façade. Peut-être même qu’Evie la ressent parfois. Mais, sous l’emprise de Suzanne et du leader charismatique Russel, elle ne peut s’empêcher de se laisse porter. L’envie de croire qu’il existe un monde meilleur dans lequel elle pourrait exister est trop forte…

Même si les noms et les faits ont étés changés, The Girls s’inspire de la tuerie perpétré en 1969 par des membres de la “famille” de Charles Manson. Ce qu’Emma Cline montre et ne montre pas du massacre est infiniment subtil et envoûtant. Bien au delà du fait divers médiatique lugubre qu’elle se garde bien de vouloir expliquer, son livre s’attache en premier lieu aux tourments de l’adolescence féminine. L’Héroïne, Evie, est en quête d’un objet qui nous échappe. Elle s’essaye tour à tour en fille aimante et respectueuse, en adolescente simplement déprimée puis en petite insolente. Sa léthargie dissimule un malaise profond. Au fond elle n’est qu’une ombre dont la personnalité s’évapore dès qu’elle cherche à exister dans le regard d’autrui. Pour elle, être une jeune fille de 14 ans est une souffrance absolument intenable, une douleur qui tient seulement à sa condition d’adolescente, puis de femme, admirablement bien décrite pas la langue raffinée d’Emma Cline.
Quand elle retrouve les membres de la communauté hippie, Evie est comme alvéolée d’une douceur létale faite de murmures et de caresses alors que tout autour le monde la brutalise. La fascination la rend aveugle et dépossédée de ses moyens. La violence vue à travers ses yeux d’adolescente nous parvient d’abord comme assourdie et fuyante puis elle prend un aspect cru et effrayant dans ses yeux d’adulte. L’auteure fait preuve d’une maîtrise psychologique bluffante pour évoquer les tourments de l’adolescence, les sentiments troubles de l’amitié et de l’amour et les mécanismes de la fascination.
Emma Cline impressionne aussi par sa puissance de captation des éléments, son sens du détail, sa langue poétique imprégnée des odeurs et des couleurs. On entend presque les rythmes cardiaques battre dans notre propre poitrine et la fumée entêtante de l’encens vient titiller nos narines…Chaque page envoûte et laisse une impression vaporeuse. L’atmosphère nébuleuse et la mélancolie ambiante nous imprègne par tous les pores.
Je suis ressortie sonnée de cette lecture.

Accompagnement gustatif suggéré : Pommes de terre.
Accompagnement sonore suggéré : album The virgin suicides du groupe Air

4 thoughts on “The girls . Emma Cline

  1. “Fascinant”, c’est le mot juste!
    Je l’ai lu en 2 jours, ce livre est complètement addictif, je recommande vivement! ^^

    Merci pour les conseils lecture, Emma
    ton blog est au top! 😉

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