A la rencontre des libraires : quatrième escale à Lyon

Charlène Busalli
Libraire à La Librairie du Tramway
(Lyon)

Bonjour chers amis !
Charlène Busalli, membre du réseau Page et libraire à Lyon, se confie sur son métier et nous fait part de ses derniers coups de cœurs littéraires… Laissez-vous guider, c’est passionnant ! Merci Charlène ! 😉

Charlène, pouvez-vous nous présenter la Librairie du Tramway ?
La Librairie du Tramway est une librairie indépendante qui a été créée en 2000 par Anne Castinel, et reprise en 2010 par mes responsables Romain Vachoux (qui travaillait déjà à la librairie sous la direction d’Anne) et Frédérique Pingault (qui travaillait auparavant dans une
autre librairie indépendante lyonnaise, Vivement Dimanche). À l’époque de sa création, Anne Castinel avait fait un vrai pari sur le développement du quartier dans lequel la librairie est située : le Palais de Justice juste en face et la ligne de tramway qui a donné son nom à la librairie n’étaient pas encore tout à fait finis de construire. Ce pari a payé puisque, aujourd’hui, les avocats et
autres professionnels du droit qui gravitent autour du Tribunal constituent une bonne partie de notre clientèle, en plus des autres personnes qui travaillent dans ce quartier où l’on trouve beaucoup de bureaux, et bien sûr des familles qui vivent ici et font bon usage de notre rayon jeunesse devenu de plus en plus fourni. Pour ma part, j’ai rejoint la librairie en 2011 et l’équipe au complet, au sein de laquelle je prends un plaisir énorme à travailler, est aujourd’hui composée de 5 personnes, dont une apprentie.




Comment êtes-vous devenue libraire ?
En 2011, alors que je terminais mon master de recherche en littérature et civilisation anglo-saxonnes, j’hésitais entre deux options : soit continuer dans la recherche et donc me destiner à l’enseignement en université en m’inscrivant en doctorat, soit changer totalement de voie en me formant pour devenir libraire. J’adorais la recherche mais j’étais moins à l’aise avec la partie enseignement ; réussir à passionner des étudiants de première année pour l’analyse stylistique en anglais n’était pas spécialement dans mes cordes (ou peut-être étais-je simplement trop jeune quand j’ai essayé…). Le fait est que j’ai décidé de tenter ma chance en librairie, là où je pourrais en quelque sorte prêcher à des convaincus, puisqu’il est tout de même rare que quelqu’un entre dans une librairie en étant totalement hermétique à la lecture ! J’ai effectué la formation la plus répandue et la plus reconnue par la profession aujourd’hui, un Brevet Professionnel libraire. C’est une formation en alternance sur deux ans, que j’ai pour ma part passée à Villefranche-sur-Saône. Je vis à Saint-Étienne mais je savais qu’il me serait difficile de trouver un apprentissage en postulant uniquement dans les librairies de ma ville (les postes sont chers en librairie, même pour les apprentis !), alors j’ai élargi mon champ de recherche jusqu’à Lyon. J’ai tout de suite eu un très bon contact avec Frédérique et Romain, qui m’ont formée pendant deux ans, avant de m’embaucher en CDI à la fin de mon apprentissage. Je suis donc un véritable « bébé du Tramway » : j’y ai été formée et j’y suis encore aujourd’hui !


Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier ?
J’aime assez l’image romantique du libraire comme passeur de livres. Il s’agit bien sûr d’un cliché, puisque, quelle que soit la taille de la librairie, on passe généralement plus de temps à faire de la manutention et de la gestion de stocks que du conseil client lors d’une journée type. Mais, comme tous les stéréotypes, celui-ci a évidemment un fond de vérité et, ce qui me rend le plus heureuse dans ce métier, c’est lorsque je vends un livre que j’ai profondément aimé en sachant que la personne en face de moi ne l’aurait sans doute jamais lu si je ne lui en avais pas parlé. Quand quelqu’un vient me remercier après avoir lu un livre que je lui avais conseillé et qu’il ou elle a adoré, vous ne pouvez pas savoir à quel point ça peut illuminer ma journée ! J’aime me sentir un maillon de cette chaîne qui va de l’auteur, en passant par l’éditeur, le traducteur s’il y a lieu, le correcteur, le diffuseur et tout un tas d’autres métiers de l’ombre des milieux du livre, pour finir par arriver jusqu’au lecteur, qui sortira peut-être profondément marqué par la lecture du livre vers lequel on l’a aiguillé.
Un autre des aspects du métier qui me plaît énormément est celui des nombreuses rencontres que nous pouvons faire. Que ce soient avec des auteurs, des éditeurs, d’autres libraires ou des clients fort sympathiques, nous ne cessons de créer des liens avec des gens qui partagent notre passion des livres, parfois de manière durable. Je ne compte plus les gens incroyables d’horizons très divers que j’ai pu rencontrer depuis que je fais ce métier. Dans le cas des auteurs, cela peut nous mener à des moments assez magiques. Par exemple, je garderai toujours un souvenir ému de ma rencontre avec John Burnside, un auteur écossais que j’admire profondément et que j’ai eu la chance de recevoir à la librairie grâce aux éditions Métailié. J’ai lu absolument tous ses livres, même ceux qui ne sont pas parus en français puisque j’ai la chance de pouvoir lire en anglais, et avoir pu passer une soirée entière en compagnie de cet homme dont l’oeuvre m’inspire autant d’admiration et de respect a été l’un des plus beaux instants de mon métier de libraire.


Quelle dernière lecture vous a le plus marqué ?
Personnellement, je sais que j’ai été profondément touchée par un livre lorsque j’éprouve le besoin viscéral de lire tout le reste de ce que l’auteur a écrit. C’est assez difficile à faire lorsqu’on est libraire, compte tenu du cycle perpétuel de nouveautés sous lesquelles nous croulons tel Sisyphe sous son rocher ; il faut donc vraiment en avoir envie pour se le permettre !
Le dernier auteur pour lequel ça m’est arrivé, c’est Sylvain Prudhomme. Légende, son dernier roman paru aux éditions L’Arbalète/Gallimard pour la rentrée littéraire 2016, m’a vraiment bouleversée. Le décor est extraordinaire, c’est la plaine aride de la Crau aux abords d’Arles. Le roman est une magnifique histoire d’amitié entre deux hommes, dont l’un, photographe de métier, est fils et petit-fils de berger. Celui-ci fait partager à son ami l’histoire de sa famille, et notamment celle de deux de ses cousins, dont le destin tragique a eu un impact profond sur sa propre vie. Il faut savoir que la grande majorité des personnages existent ou ont réellement existé, et que quasiment tout est vrai dans cette histoire. Grâce à l’auteur, j’ai d’ailleurs pu rencontrer le photographe Lionel Roux qui a inspiré le personnage principal du roman – un autre moment particulièrement fort que je ne suis pas prête d’oublier !
Pour moi, l’une des principales forces de Sylvain Prudhomme réside dans son extraordinaire empathie, une empathie foncièrement communicative : on vit avec les personnages, on rit et on souffre avec eux comme on le ferait pour des amis, tout en se retrouvant parfois soi-même dans leurs espoirs, leurs faiblesses et leurs difficultés à communiquer quand les émotions prennent le dessus. J’aime aussi sa prose lumineuse, ses phrases rythmées qui s’enchaînent les unes les autres à leur manière musicale et instinctive, sa force d’évocation incroyable quand il dessine sous nos yeux une personnalité ou un paysage d’une magnitude infinie par la seule puissance des mots qu’il utilise. C’est ainsi que je me suis retrouvée à lire tous ses livres dans la foulée, et je les ai tous trouvés plus fabuleux les uns que les autres !


Le coup de qui a bouleversé Charlène : Légende de Sylvain Prudhomme, aux éditions L’Arbalète/Gallimard (2016).
Découvrez le livre sur le site de l’éditeur et feuilletez le livre !



Quel livre de l’actualité littéraire conseillerez-vous pour se faire du bien ?
Sans hésitation aucune, Le coeur sauvage de Robin MacArthur, un recueil de nouvelles paru dans la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel au mois de mai. Là encore un livre on ne peut plus lumineux, qui a pour splendide décor un coin reculé du Vermont, où coule la rivière Silver Creek entre les arbres des grandes forêts typique de la région. Ce sont souvent des histoires familiales : celle d’une grand-mère qui découvre que son petit-fils n’est pas le gentil garçon qu’elle croyait, celle d’un homme qui revient dans la maison où son père s’est suicidé, celle d’une mère qui attend le retour de son fils parti se battre en Afghanistan. Dit comme ça, on a l’impression d’un livre triste au possible, mais c’est tout le contraire. Il se dégage une force, une poésie, une espérance infinie de la prose de Robin MacArthur. Qu’ils aient grandi ici ou qu’ils soient venus s’y installer plus tard dans leur vie, tous ses personnages éprouvent un attachement viscéral pour cet endroit, que l’auteure décrit à merveille. En quelques phrases seulement, elle parvient à nous transposer dans ce lieu comme si on y était. C’est un livre d’une beauté incroyable et d’une humanité bouleversante que je ne saurais trop vous recommander.


Le coup de de Charlène pour se faire du bien : Le coeur sauvage de Robin MacArthur, paru chez Albin Michel au mois de mai.
Découvrez et feuilletez le livre sur le site de l’éditeur en cliquant ici



De quelle manière participez-vous à la revue Page des Libraires et pourquoi ?
Je lis des livres que Page me fait envoyer sur épreuves et, lorsque mon retour est positif, on me confie un article à écrire pour défendre le livre que j’ai aimé dans la revue. Si mon retour est très positif et que l’auteur est disponible, on me confie même parfois un entretien, chose que j’adore faire ! Le plus souvent, cet entretien a lieu par mail mais, le mois dernier, j’ai eu l’opportunité incroyable de partir en Norvège pour interviewer Anne B Ragde grâce à Page et aux éditions Fleuve. Cela m’a permis d’écrire un papier illustré de belles photos prises sur place pour le dernier numéro de la revue, en plus de constituer une expérience unique – après tout, je ne serais peut-être jamais allée en Norvège sans cela, et quelle meilleure ambassadrice qu’Anne B Ragde herself pour découvrir ce très beau pays qu’elle décrit si bien dans ses livres ?
Je participe également depuis quatre ans à la présentation de la rentrée littéraire organisée chaque année par la revue. Nous sommes 21 libraires, répartis par équipe de 3, à lire les titres de la rentrée littéraire des éditeurs partenaires en avant-première. Au début du mois de juin, nous présentons cette rentrée à plus de 400 libraires et bibliothécaires venus de la France entière pour cette journée qui a lieu à la Bibliothèque Nationale de France. C’est un moment très intense car nous devons être assez convaincants pour donner envie à ce public averti de lire les livres que nous avons aimés, afin qu’ils puissent ensuite les conseiller à leur tour à leurs clients et à leurs usagers. C’est donc en quelque sorte une première pierre posée pour le rayonnement futur d’un livre, qu’on espère aussi large que possible.
Page des Libraires est donc un moyen pour moi de toucher plus de lecteurs que je ne pourrais le faire entre les quatre murs de ma librairie. C’est aussi un merveilleux outil de mise en commun pour nous libraires, puisque les avis des uns et des autres nous incitent à lire des livres vers lesquels nous ne serions pas forcément allés de prime abord, ce qui nous réserve parfois de belles découvertes !


Le numéro 184 de la revue PAGE des libraires est actuellement en kiosque. “Cet été laissez vous porter par vos libraires, ils vous ont concoctés des sélections à glisser dans votre valise”. Il y en a pour tous les goûts et tous les âges !



Le livre que vous lisez en ce moment…
Il s’agit de Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro, un livre paru chez ActuSF au moins d’avril. Je n’avais pas lu de fantasy depuis un bon moment mais je me suis jetée sur ce livre dès que l’éditeur nous l’a apporté à la librairie, car Boudicca est l’une de mes figures favorites de l’histoire de ce qu’on appelle aujourd’hui la Grande-Bretagne. Aussi connue sous le nom de Boadicée, elle était la reine guerrière des Iceni, un peuple breton qui subissait le joug de l’occupation romaine au Ier siècle après J.-C. On en sait très peu sur son histoire véritable, ce qui en fait un personnage parfait pour la fiction, et encore plus pour la fantasy, car on dit d’elle qu’elle pratiquait la divination, s’en référant à une divinité du nom d’Andraste.
Dans son roman, Jean-Laurent Del Socorro imagine ce qu’a pu être sa vie depuis l’enfance, et comment elle en est venue à faire ce pour quoi elle est restée connue : devant l’échec de la politique conciliante de son mari Pratsutagos avec les Romains, après avoir été fouettée sur place publique par ces derniers et avoir vue ses filles violées sous ses yeux, elle a elle-même pris les armes et levé une armée gigantesque dans le but de venger son honneur et celui des siens et, par-dessus tout, de reconquérir la liberté perdue de son peuple. C’est un personnage de femme puissante et courageuse, qui n’hésite pas une seconde à se donner elle-même les moyens de se défendre et de défendre les siens. Entre deux livres de la rentrée littéraire, cela me fait un bien fou de me plonger dans ce roman paru au printemps, avec ses superbes descriptions de combats à la lance et au bouclier, ses scènes plus intimistes et son souffle épique mené tambour battant par son personnage central, une grande figure de la révolte et de la résistance face à l’oppression.


La lecture du moment de Charlène :
Boudicca de Jean-Laurent Del Socorro, paru chez ActuSF au moins d’avril.
Découvrez et feuilletez le livre sur le site de l’éditeur en cliquant ici


 


Retrouvez les précédentes escales de mon tour de France des Libraires :
Aurélie Janssens, libraire à la librairie Page et Plume (Limoges)
Betty Duval-Hubert, libraire à la librairie La buissonnière (Yvetot)
Cécile Babois, libraire (spécialiste Jeunesse) à la librairie Le carnet à spirales (Charlieu)

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